La Sonothèque
Programmation : Yves Poliart
En partenariat avec la Médiathèque de la Communauté française de Belgique
Installation dans le Foyer du festival
Une sélection de créations audios d’artistes. Des paysages sonores qui peuvent être envisagés comme une alternative aux géographies visuelles habituelles.
- Chantal Dumas : « Le Parfum des femmes » (enregistré en 1996-97 – CD : Ohm Editions, 2000)
La québécoise Chantal Dumas imagine et enregistre des œuvres radiophoniques depuis 1993. En 1996-97, elle-même installée à Berlin, elle dit voir poindre en elle, lors de ce long séjour en Europe (« Il faut être au milieu des choses, les éprouver pour y devenir sensible »), l’idée d’un cycle de « nouvelles sonores » sur la migration. Ce disque qui rassemble trois de ses pièces commence par le son d’une plume de stylo sur le papier. Comme un signe : si Chantal Dumas parle de nouvelles sonores c’est que l’écriture n’est jamais loin dans cette manière de raconter par des sons, à la frontière du documentaire, de l’essai et de la mise en scène, le parcours de quelques humains – volontairement ou à leur corps défendant – déplacés. En « raturant » les témoignages de quatre d’entre eux (une allemande de l’Est, un algérien, un suisse et un mexicain) de déflagrations électroniques pour le moins violentes, cassantes, blessantes et déplaisantes à l’oreille, Les Frontières souligne en quoi ces lignes de démarcation géographiques sont des points de filtrage et d’arrêts autant que de passage. Plus poétique, la très belle pièce Migration Océane met en parallèle la traversée effectuée par une femme sur un bateau à l’équipage polyglotte et la très lente circulation sous-marine des eaux froides atlantiques, des îles Feroë vers le Cap Vert, Dakar, l’Equateur…
Philippe Delvosalle
- Mark Fell : « Ten types of elsewhere »
« Ten Types Of Elsewhere » est le premier disque solo de Mark Fell, du groupe SND. Il reprend une série de musiques composées pour diverses installations. Il ne s’agit toutefois pas de reproduire ou de simplement publier ces musiques, mais de documenter le processus qui les a vu naître. Chaque pièce musicale du disque correspond à un problème théorique et à sa résolution concrète dans le cadre d’une installation. Elles ont donc été créées pour un site, pour un espace spécifique, qu’elles ne reproduisent pas sous forme d’enregistrement, mais illustrent de manière topologique, empruntant pour leur élaboration les mêmes extrapolations mathématiques, et les mêmes processus créatifs que ceux appliqués au contexte physique de la galerie. Mark Fell est depuis longtemps un passionné de la composition informatique ; sa musique est indissociable des logiciels qu’il programme pour la concevoir. Chacune des pièces de ce disque illustre par une transformation du son les transformations de l’espace exigées ou causées par l’installation concrète. Cette transposition algorithmique de l’altération spatiale dans l’univers virtuel se traduit par des correspondances qui vont au-delà de la simple synesthésie. Les modifications physiques sont traduites par des modifications dans le temps, les mouvements par des équivalences stéréophoniques. La volonté de Mark Fell est au final de restituer le passage d’un univers à la stricte géométrie euclidienne à un univers courbe, ouvert et multiple.
Benoit Deuxant
- Luc Ferrari : « Presque rien » (enregistré et composé entre 1964 et 1989 – CD : INA / GRM, 1996)
C’est via la radio et la découverte des musiques de Schoenberg, Webern, Berg, puis de Varèse que Luc Ferrari (1929-2005) voit le cours de sa vie s’infléchir vers de nouvelles manières d’appréhender la musique et les sons. Mais c’est la commercialisation des magnétophones portables (le célèbre Nagra sans qui les cinéastes de la Nouvelle vague auraient aussi mis plus de temps à tourner dans la rue) qui lui permettront de composer ses premières pièces associant « son mémorisé » et instruments traditionnels. C’est pourtant avec « Presque rien n°1 » (1967-70) – titre modeste mais œuvre-clé – qu’il proposera une rupture radicale avec la musique électro-acoustique de ses pères. Bouleversé par la manière dont, à l’aube, dans un petit port encaissé de Dalmatie, le silence quasi-total de la nuit « commence à se vêtir », le vacancier Ferrari se lève tous les matins pour enregistrer « le premier pêcheur à bicyclette, la première poule, le premier âne »… Quand il donnera forme à ses enregistrements, il abandonnera les instruments habituels, pour présenter une sorte de plan-séquence : une tranche de temps, de réel et de son. Sans se priver – tout espiègle, bourré d’humour et amoureux de liberté qu’il est – de jouer avec la réalité, de légèrement la tordre. « Je pense que c’est très bien d’avoir un concept très fort et puis de l’oublier » : dans les « Presque rien » n°2 et n°3, Ferrari mettra de côté l’unité de lieu, puis de temps, introduira ses propres commentaires de preneur de sons et laissera revenir la musique dans ses drôles de narrations en pointillés où c’est toujours à l’auditeur de finir de se raconter ses propres histoires.
Philippe Delvosalle
- Bill Fontana : « Öhrbrücke / Soundbridge – Köln – San Francisco » (enregistré en 1987 – CD : Wergo, 1994)
Cette heure de superposition sensible et délicate de sons environnementaux prélevés en deux espaces publics distincts, pour être – physiquement et métaphoriquement – déplacés, s’ouvre par une citation de John Cage. « Où que nous soyons, ce que nous entendons est majoritairement du bruit. Quand nous tentons de l’ignorer, cela nous dérange. Si nous l’écoutons, cela nous fascine ». Tirée de sa conférence « Credo » en 1937, cette profession de foi a donc le même âge que le célébrissime Golden Gate Bridge de San Francisco. Le 31 mai 1987, pour fêter les 50 ans du pont, le « sculpteur sonore » Bill Fontana (1947) mixe depuis Cologne les sons provenant – en direct, par satellite – de 18 micros posés en des endroits stratégiques de San Francisco et en 18 points de captation disséminés en bord de Rhin, dans le quartier du Dom (cathédrale) et de la Hauptbahnhof (gare). Sa longue proposition sonore, suggestive et hypnotique, joue la carte des lents glissements et de la complémentarité plutôt que des brusques ruptures et du soulignage des différences. Les cornes de brume et les percussions métalliques des joints de dilatation du pont californien répondent aux cloches des églises allemandes, les cris des mammifères marins de Farallon Island (à quelques miles marins du pont) se détachent sur le bruit de fond des vagues provoquées, très loin de là, par les bateaux sur le Rhin. Comme reliées par un pont invisible.
Philippe Delvosalle
- Sarah Peebles : « 108 : Walking Through Tokyo at the turn of the century »
La culture, l’écriture, mais aussi le son d’une mégalopole comme Tôkyô, restent pour les occidentaux une source continue de fascination, une référence constante de bizarrerie, d’étrangeté. Une grande partie des clichés concernant la ville sont vrais : la foule, le bruit, les néons, la vitesse. Chaque pouce de terrain y est mis à profit, les étages y sont aussi vivants que la rue. Le brouhaha y est permanent, et l’on y traverse un brouillage constant de communications, d’annonces, dont on ne sait dire ce qui est enregistré et ce qui s’adresse à vous, directement. Comme le dit Hiroshi Yoshimura dans le texte du livret qui accompagne le disque, le bruit est une constante des villes asiatiques ; il y est synonyme d’activité, et donc de prospérité. La ville y est un marché permanent, un « bazar, vibrant d’énergie ». Ce qui la différencie de n’importe quelle autre ville, ailleurs dans le monde, est indéfinissable. Il s’agit sans doute d’une question de degré, de point-limite, au-delà duquel la foule et le bruit ne sont plus quantifiables, et où le son devient « comme une odeur, de telle sorte que ce qui aurait pu être dérangeant ou angoissant devient apaisant ». Au-delà de ce point, ce ne sont plus des bruits isolés, des interférences, des tentatives de communications, qui sont perçus, mais une multitude de détails sonores aléatoires, incohérents et contradictoires, qui forment une tapisserie sonore ininterrompue et vibrante.
Benoit Deuxant
- Chris Watson : « Weather Report »
Chris Watson est aujourd’hui reconnu comme l’une des figures les plus importantes du field recording. Ses travaux réalisés pour les émissions d’histoire naturelle de la BBC lui ont valu les éloges de toute la profession. Sa passion et son talent à découvrir des paysages inédits lui ont permis de ramener de ses reportages des documents sonores exceptionnels. Cet album, intitulé « Weather Report », est son troisième, et se concentre sur trois lieux : la rivière Mara au Kenya, une montagne des Highlands écossais, et le Nord de l’Islande. Chacun de ces lieux est envisagé dans la durée, et c’est une tranche de vie qui en est ici proposée. Watson passe avec ce disque du close-up au plan d’ensemble. C’est l’entièreté du paysage qui est le sujet, sa nature, sa faune, et les éléments qui les dominent. Ce qui distingue Chris Watson d’autres preneurs de sons est peut-être la mise en scène qu’il réalise, a posteriori, autour de certaines scènes. « Weather Report » présente ainsi en réduction de longues périodes de temps, quatorze heures au Kenya, quatre mois en Ecosse, condensées en 18 minutes précises. Au mépris des exigences d’objectivité de l’écologie sonore, il organise des juxtapositions, favorise des coïncidences et élabore un paysage ni totalement naturel, ni réellement artificiel. On assiste alors à un moment impossible contenant, comme en miniature, comme en accéléré, l’essence du lieu, le répertoire de ses possibles.
Benoit Deuxant

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