Rétrospective Histoire(s) allemande(s)
Le cinéma allemand, si l’on regarde au-delà des classiques et de quelques grands auteurs contemporains, est loin d’être le mieux connu du public français. Et dans son histoire - dont il ne faut pas oublier qu’elle fut pendant plus de 40 ans littéralement « coupée en deux » - le documentaire a accompagné, sinon représenté, sa part la plus novatrice. Cette rétrospective ne prétend à aucune « représentativité », ni à un quelconque « échantillonnage » ni moins encore au « best of ». Elle tente, en guise de complément à d’autres travaux, passé ou futurs, de raconter quelques moments du documentaire allemand, d’en indiquer quelques lignes, d’en dégager quelques liens avec l’histoire du cinéma en général, et avec ce cinéma allemand qui témoigne aujourd’hui d’une énergique créativité. Celle-là même que révèlent les manifestations françaises du Goethe Institut, ou le Festival du cinéma allemand et les Rencontres internationales Paris/Berlin.
On y verra l’importance de la forme « essai », la puissance intacte du cinéma direct vu de Berlin ou de Hambourg, de fructueuses transgressions des « genres », le goût de l’expérimentation, de la vision critique des représentations (et du cinéma), celui des entreprises filmiques au long cours, et enfin une réflexion constante et engagée sur l’Histoire.
Les « Histoire(s) allemande(s) » 2007, qui comprennent des hommages à Alexander Kluge, Peter Nestler et Romuald Karmakar, reviennent aux années du Nouveau Cinéma allemand et aux expressions cinématographiques des années 70, marquées par les soubresauts de la société allemande. Elles rapportent aussi quelques moments du parcours de cinéastes de RDA, avec ou sans le studio d’état DEFA, pour mesurer la persistance et l’évolution des styles, entre avant et après la chute du Mur. Elles nous racontent des "débuts" fructueux, dont nous voyons aujourd’hui les suites, les évolutions, les influences.
C’est peut-être ainsi, enfin, que cette rétrospective s’accorde avec le 30e anniversaire de la Bpi et du Centre Pompidou.
Quelques histoires, donc, en quelques films, dont de nombreux inédits : Sammelsurium de Volker Koepp, Rangierer (director’s cut) de Jürgen Böttcher, Ich denke oft an Hawaï d’Elfi Mikesch, Flächen, Kino, Bunker de Hartmut Bitomsky, Industrie-Photographie de Harun Farocki, Eine prämie für Irene de Helke Sander… parmi d’autres.
Et encore des retrouvailles avec des films longtemps absents : La Route parallèle de Ferdinand Khittl (projection unique à ne pas manquer), Description d’une île de Rudolf Thome, L’Insurrection de Hambourg de Klaus Wildenhahn, Gisela Tuchtenhagen et Reiner Etz…
Le festival est heureux de pouvoir compter sur la présence de Alexander Kluge, Peter Nestler, Hartmut Bitomsky, Klaus Wildenhahn, Gisela Tuchtenhagen, Harun Farocki, Elfi Mikesch, Helga Reidemeister, Volker Koepp, Gerd Kroske, Romuald Karmakar et Karin Jurschick.
Programme composé par Bernard Eisenschitz
et Marie-Pierre Duhamel-Muller
avec les conseils de
Werner Dütsch, Werner Ruzicka, Antje Ehmann, Harun Farocki, Jürgen Ellinghaus,
et les indications de cinéastes, critiques et directeurs de festivals
en collaboration avec le Goethe Institut, Les 3 Luxembourg, le MK2 Beaubourg
avec le soutien de Defa-Stiftung, German Films, ARTE
Hommage à ALEXANDER KLUGE
Le Gai Savoir
Alexander Kluge ? Que reste-t-il de Kluge quand les films ne sont plus que des lointains souvenirs, quand les mystères de la distribution en ont fait des objets pratiquement invisibles, que des décennies vous en séparent. Pour moi une image : une fille sur un pont avec sa valise, la ligne horizontale de la passerelle, cette ombre lointaine seule sur fond blanc, une composition quasi abstraite qui reste obstinément en dépit de la brièveté vraisemblable de ce plan d’Anita G., et qui vaut comme une image de l’Allemagne, peut-être à cause du blanc du ciel qui évoque des plaines enneigées, de l’absence de la terre et de l’architecture fonctionnelle de ce pont qui suggèrent un effacement des marques de l’histoire, une abrasion du passé, d’un passé récent encombrant, trop lourd à porter (comme la valise) comme d’un passé antérieur perdu dans la tourmente, un exil sur son propre sol, peut-être aussi à cause de l’absence de tout point de départ comme d’arrivée de cette passerelle qui suggère un pont entre l’est et l’ouest au lieu d’un mur et d’un no man’s land. Si l’on me demandait une image de pont dans le cinéma, je choisirais ce plan, l’image de cette femme seule, suspendue entre ciel et terre, entre deux terres artificiellement séparées et toutes deux captives d’une idéologie, étrangère sur sa propre terre.
Les femmes chez Kluge cheminent toujours seules, hors des clous. Leur solitude n’a d’équivalent au cinéma que celle de Chaplin suivant une route qui ne mène nulle part sinon à d’autres films et à d’autres situations scabreuses. La valise d’Anita G., la pelle de Gabi Teichert sont de lointaines parentes de la badine de Charlot.
Qu’elles soient héroïnes de tout un film (La patriote, Anita G., Artistes sous le chapiteau : perplexes, Travail occasionnel d’une esclave) ou de simples passantes (La Tour Eiffel, King Kong et la femme blanche), les femmes chez Kluge sont toujours belles, mais d’une beauté têtue, boudeuse, qui refuse le jeu de la séduction. Elles dégagent un charme fou qu’elles dédaignent ; les hommes, c’est pas leur truc, leur truc ce serait plutôt quelque chose qui cloche dans le monde si rationnel, si rangé des hommes, et qu’elles s’acharnent à comprendre, à déchiffrer : peut-être une certaine idée de liberté. Alors, elles creusent, les belles, elles creusent et se bricolent, avec une rage contenue, des chemins de traverse qui les conduisent invariablement à une impasse (la prison pour Anita G., un bain de pieds pour Gabi Teichert frigorifiée). Elles, mais pas nous. Car autour d’elles, toutes les cloisons que les hommes se sont évertués à construire entre eux et leurs actes, entre le présent et le passé, entre l’actualité et l’histoire, entre la raison et les sentiments, entre leurs propres pensées, entre leurs mots mêmes s’écroulent, laissant le champ libre à des correspondances inattendues entre les événements, à des combinaisons d’images et de sons débridées, qui nous obligent à repenser notre monde et sa représentation. Car les coups de pioche des filles ne mettent pas seulement à mal l’ordre établi, sa prétendue rationalité, les valeurs de la pensée dominante et les mensonges du pouvoir, elles en bousculent aussi le langage, les codes d’expression, les conventions d’exposition : le récit se fragmente, se troue, se répète, bégaie. Les lettres des intertitres tombent comme des dominos, elles se colorent, se désagrègent, le documentaire se mêle à la fiction, les archives à l’actualité, les gravures et les chromos à la projection cinématographique, le dessin animé à la tridimensionnalité de l’image cinématographique, les bancs-titres aux transparences, les feuilletons de gare aux citations philosophiques.
Vertov voyait dans le montage un moyen de se libérer des contraintes physiques, de créer à partir de corps imparfaits des créatures parfaites, surtout de rapprocher des hommes que les continents, le climat, le niveau de vie, les moyens d’existence, la langue et la culture, séparaient. Ces barrières que Vertov faisaient sauter entre les hommes, Alexander Kluge les fait sauter également entre les écritures. Ses filles font feu de tout bois et elles libèrent la tête.
Yann Lardeau
critique de cinéma et réalisateur
a publié notamment : Rainer Werner Fassbinder, éditions Cahiers du cinéma, Manoel De Oliveira, éditions Dis-voir

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